Il neige. Depuis hier dans la nuit que des petits points blancs recouvrent tout. Les rues, les trottoirs, les voitures, les escaliers, la tête des gens. Les gens ralentissent. Ils se parlent. Le trottoir devenu étroit à cause de la neige force les rencontres. Deux personnes s'arrêtent et se sourient. La forme des flocons est identique aux dessins d'enfants. Tout semble doux. Une douceur inutile, mais très belle. Je me sens comme la neige : douce et inutile. Plus je regarde la réalité, moins il m'est sensé d'agir selon mes convictions. Moins je joue, moins je ressent, moins je vis. Un camion de la couleur de la neige n'avance plus. Il est immobilisé par la neige. Plus il force, plus elle le retiens. Il crache une fumée grise qui ternit la blancheur des flocons. J'ai toujours cru que l'argent viendrait du ciel, comme tombe la neige. Depuis quelques temps, j'essaie de prendre la place de Dieu et de gagner ma vie toute seule, sans lui. Ma plus belle qualité est cette folie qui m'effraie. J'aimerais pouvoir expliquer aux gens comment fonctionne la réalité. Pour ça, il me faut l'expérimenter. La jouer comme on joue une partie de poker. Le livreur de l'épicerie traverse la cadre de la fenêtre sur son grand vélo avec un large sourire. Ce qu'il y a de plus beau dans un visage, c'est un million de sourires marqués dans les rides de la peau. Ils ont ramassé le blanc dans la rue. Je m'assoie dans le cadre de la fenêtre, les genoux repliés vers moi. Un cahier sur les cuisses. Un crayon à la maisn et j'écris ce que je suis, ce qu'est le paysage qui m'entoure. Les pas achalandés autour de l'épicerie. Les mains arrivent vides et repartent chargés de sacs. Un homme fouille dans les deux sacs verts posés sur le bord de la route. Il repart les mains vides. J'imagine les enfant indiens fouiller les dépotoirs de Montréal. J'aimerais créer ma vie comme une peinture. Atteindre cette perfection où à chacun de mes gestes, je pourrais m'arrêter. +++ Nous partons pour l'Inde aujourdhui. Je me réveille à cinq heure trente enrhumée, la nuque crispée et la tête remplie d'inquiétudes. Je tourne et me retourne, puis comme je ne dors plus, je me lève. Je m'assoie en indien au milieu de la cuisine. J'ai dû rester là une bonne heure avant de comprendre vraiment où trouver la tranquilité d'esprit et la force de concrétiser mes rêves dans la réalité. Hier soir ma mère m'a dite que je l'apaise lorsqu'elle me voit. Je lui ai expliqué mon truc. Quand ça ne va pas, tu t'assoies les jambes croisées par terre, tu fermes les yeux et tu respires. Immobile. Laisse tes pensées s'envoler comme les oiseaux. Tout ce que tu as à faire, ne pas bouger. Ne pas bouger. Quoi qu'il arrive, ne pas bouger. Attends de trouver la paix dans ton coeur. Je crois que c'est tout ce que le monde recherche dans sa vie, de toutes sortes de façon. Le racourci est là : EN NE FAISANT ABSOLUMENT RIEN. +++ La température dans l'hiver est la même qu'à 1000 mètres d'altitude dans le ciel. +++ Je suis étendue au milieu d'une minuscule pièce sur un matelas trop mou. Un large ventilateur tourne au dessus de ma tête et remplit le petit carré qui sert de plafond à la pièce. Il n'y a pas de fenêtres. L'éclairage au néon brûle mes yeux déjà fatigués par les seize heures d'avion. Dans le coin gauche, une boîte d'air climatisée, visible à demi, est partagée avec la chambre voisine. Je sens déjà les insectes grouiller sur mon corps. Leurs petites pattes me chatouiller. Je regarde mon lit, probablement installé milieu d'une autoroute à insecte, qui, sitôt la lumière éteinte, se remplira de petites carcasses noires. À mon réveil, Nicolas me regarde en souriant. Il me pointe un minuscule insecte sur le plancher, plus petit qu'une fourmie. Dans le coin de la chambre un miroir me renvoit ma réflection. MES PEURS SONT PLUS EFFRAYANTES QUE LA RÉALITÉ. Au moment de passer la porte d'entrée pour découvrir mon nouvel univers, je prend une grande respiration. Une lumière douce remplit mes yeux. Difficilement, je retiens mon sourire en crispant mes lèvres pour ne pas éveiller les regards sur moi. De grands arbres. Des visages souriants. Un petit chat sale. Des femmes aux vêtement colorés. Je me sens comme chez moi, comme un poisson dans l'eau. +++ Be truthfull, gentle and fearless. – Gandhi MAISON DE GANDHI À MUMBAI +++ J'entre dans la chambre d'hotel. Toutes mes affaires sont éparpillées sur le lit. Nous partons demain pour Aurangabad. Le train de 6 heures. Je lave mon visage sale et humide d'une longue marche dans la ville. Avec la caméra super 8 nous tournons des images inquiètes, mais superbes dans la lumière douce d'une journée qui se termine. Dimanche. Nous le devinons par les joueurs de criket, des hommes jeunes et moins jeunes, qui remplacent les voitures dans des rues calmes. Un grand rectangle vert se recouvre de petites formes multicolores. La gente masculine de la ville se retrouve dans cette place entourée de palmiers pour participer ou regarder le jeu. Il y a cet homme, l'air triste ou sérieux, à qui je négocie quelques autocollants. Au lieu de se détendre lui aussi en ce dimanche après-midi, il travaille. Le plus beau de la négociation, c'est la rencontre. Patiente, j'attends que cet homme accepte mon prix que je suis certaine d'obtenir. Dans ses yeux, je lis la défaite. Il a plus besoin de vendre que je ne désire acheter. Il acquiesce, prend les quelques billets que je lui tends et me demande d'ajouter un peu plus. Je refuse et il retourne docilement derrière son comptoir. Mon prix est bas. Pour lui, je ne sais pas, mais pour moi ce n'est rien. En affaire, j'ai apprise qu'il n'y a pas de pitié. Je me retourne et lui tens un billet. En échange il m'a donné un sourire. L'essentiel de la négociation, c'est l'échange. +++ Un homme verse le contenu de sa petite tasse blanche pour le boire de sa petite soucoupe de porcelaine. Celui assis à côté de moi prend un petit biscuit fourré de crème orange et le trempe dans son verre d'eau. Un autre homme regarde mes mots s'inscrire dans mon journal. Le restaurant est rempli. Nous partageons notre table avec deux hommes les mains affairées dans les plats. AU SUIVANT! Les places à côté de nous sont libres. +++ Nous quittons Mumbai, il est 6 h 13 du matin. Les roues du wagon font clac clac toc toc dans mes oreilles. Actuellement, nous ne sommes qu'environ 5 dans le train. Bientôt nous serons 35 000. Et j'ai hâte. La journée commence bien. Hier, on a joué au cinématographes. Nous sommes allé capter l'ambiance du Hollan park. Cet endroit est comme un gigantesque champ de pratique de cricket, jeu auquel les indiens excellent. C'est comme le hockey pour les québécois. Ils jouent au cricket dans la rue, au milieu des taxis et des voitures. C'est presque surréaliste. Au plafond des wagons il y a une quantité infinie de petits ventillateurs. Mumbai dort encore. Une grande ville paresseuse. Ici, le calme. Du moins, dans le quartier où on a dormi. Je viens de voir une première fanne agiter sa petite palme. Même s'il ne fait pas vraiment chaud. Je dirais même que la température est fraiche avec le vent qui entre par la fenêtre. Un homme debout au milieu du quai de la garre, l'endroit où il a passé la nuit, a tout doucement plié ses effets personnels avec grâce. Dabord il a plié ses draps, puis ensuite une partie de ses vêtements pour terminer par le journal qui lui sert de matelas. Au moment où le train quitta la gare, il nous salua. +++ Nous sommes assis sous un arbre feuillus et sale, illuminé par les lampadaires brillants d'une ville grise où le train nous a mené. Nous tentons de nous sauver de cet endroit avant même d'être arrivé. La ville nous retiens et exige de nous qu'on s'y pose pour deux jours. Il n'y a pas plus place sur le train. Résister fatigue trop. Au lieu de chercher un bus et de visiter l'endroit en vitesse, nous prenons une pause. Nicolas tiens l'histoire de Pi entre es mains. Un roman de Paul Autère troqué à l'hotel de Mumbai en échange d'un taux trop élévé pour une chambre me fait de l'oeil. La poussière et les klaxons remplissent tout les orifisses de mon corps. Les moustiques occupent mes membres dans un jeu de claquettes. Un chai à la cardamone doux et sucré réconforte mes sens irités. On m'avait parlé de la misère, des insectes, de la saleté et des files d'attente. Rien n'est effrayant, autre que de ne pas avoir le temps. La lune prend au fil des jours une forme de plus en plus ronde. Pourquoi ce voyage? Pour la première fois, j'ai peine à répondre à la raison d'une visite au bout du monde. Il ne m'importe peu de visiter temples et monuments. Je souhaite me rendre à Varanasi et au Kerala. Ne pas trop faire, autrement que d'observer et partager ce que j'observe. Trouver un équilibre entre être et faire. Voilà mon souhait pour ce périple. Connaître la paix intérieure, la tranquilité d'esprit dans l'exercise de ce que je suis vraiment: une artiste. Ce mot qui m'a toujours effrayé, prend à cet instant une signification banale, mais véritable. Rien de plus qu'une profession, un mode de vie. Comme on adopte une religion parce qu'elle se présente ou qu'elle est imposée. +++ Il y a tout ces gens qui demandent. Comme cet homme, devant moi qui sourit et attends. Son sourire brille comme le soleil, mais j'évite de le regarder. Ce sentiment m'est inconfortable. Je n'ai pas envie de l'ignorer. J'aurais plutôt envie de le serrer dans mes bras. Il repart et entre dans la lumière du soleil. Je voudrais donner à chaque paire de yeux qui me regardent avec un mélange de joie et de tristesse. Pour eux, je représente l'argent. Il est tôt. L'air est bon et frais. Dans le petit restaurant sale et gris, une bouteille de plastique à demi remplie d'eau sert de vase à une petite tige verte sans fleur. Elle est posée tout en haut d'une étagère vide au centre de la pièce. Les mouches bondissent sur mon thé, mes oeufs et mon paratha, un petit pain-crêpe délicieux. Après le déjeuner nous quittons la chambre d'hotel. Je me force à aller aux toilettes avant le départ pour ne pas être prise d'envie dans une toilette qui pue l'urine. Accroupie sur le siège de toilette turc, me chevilles tremblent. À la gare d'autobus, nous marchons d'une extrémité à l'autre des débarcadères à la recherche de quelques mots anglais. Il n'y a que des inscriptions jolies, mais qui nous sont inutiles. Un homme nous pointe un bus en criant «Ellora», la destination touristique où nous allons. On entre dans le bus à demi rempli au moment où un autre homme nous pointe un bus différent. Peut-être veut-il seulement qu'on choissise son bus pour faire un peu d'argent. Je m'impatiente dans mon incapacité à régler la situation. Nous sortons et prenons le nouveau transport dans lequel trois jeunes femmes nous confiment d'un sourire et d'un balancement de tête de gauche à droite «Ellora, Ellora». Nous nous asseyons derrière elles au moment où elles se lèvent rapidement pour entrer dans un nouveau véhicule. Nous roulons maintenant dans ce bus en direction, nous espèrons, des grottes où cohabitent les religions Boudhistes, Indou et Jaines. +++ Au milieu de la ville, un petit garçon fait voler au bout d'une mince ficelle un cerf volant blanc. Au moment où je m'inquiète de la trajectoire du jouet en direction des nombreux fils qui parcourent la rue, j'apperçois plus loin des dizaines de petits carrés de papiers chiffonés sur les lignes noires tendues. Comme des mouches coincées dans une toile d'araigné. Des jouets réincarnés en une jolie banderolle multicolore au milieu de la teinte grise qui couvre les maisons. Plus loin, quelques petits ballons volent, aussi tendus au bout de quelques ficelles et retenues par un comptoir sale. Chaque petite joie prend une ampleur grandiose en ce lieu. Une odeur soudaine d'oranges au milieu d'une rue nauséabonde de pétrole. Quelques fleurs roses dans un paysage sec et brulé par le soleil. Le sourire d'une jeune femme dans un bus rempli de visages sévères. Nous marchons dans une ruelle. Une petite rue de terre où les marchands tardent à s'installer. Devant la porte d'entrée d'une toute petite maison, une jeune femme accroupie dessine des motifs avec une poudre de craie blanche. Sa main dessine un parcours de courbes autour de petits points alignés dans une géométrie parfaite. Dans le petit café où nous entrons, un garçon d'une dizaine d'années nous sourit énergiquement. Son patron le réprimande. Il s'affaire rapidement à échanger les verres vides par des verres plein d'eau sur les tables. Il a un regard intelligent et un visage joyeux. Les serveurs occupés le bousculent. Lui indiquent des ordres. Il s'exécute dans une candeur innocente. Une boufée de fraicheur au milieu des visages ternis par le temps et la fatigue. Il danse dans l'allée qui sépare les tables, amusé de notre présence. HAMPI Un odeur de coriande chatouille mes narines. Une femme assise par terre au centre du bus entasse de nombreuses verdures dans une toile brune en guise de sac. Tout autour de moi des regards bavards qui me sont incompréhensibles. Des moustiques taquinent mes jambes nues. Des rickshaws vantent les vertues de leurs véhicules pour pas cher même si on est déjà dans le bus, prêts à partir. Le brouhaha dehors causé par un homme saoul qui vient tout juste d'essayer de voler le sac d'une touriste coréenne. Les yeux un peu endormis d'une nuit passée dns un autre bus en direction du sud. Je suis venue jusqu'ici pour une odeur de coriande, le sourire d'une enfant ou l'étincelle des épices sur ma langue. Chez moi, je retrouve tout ça, emballé, propre et facilement accesible en échange de quelques dollards. La différence ici : toutes ces petites douceurs et beautés semblent un milion de fois plus belles et savoureuses au milieu de la haine et du chaos. Pourquoi venir ici? En premier pour tout ce qui est laid et violent, sale et bruyant, irritant et incompréhensible qui me permet d'apprécier son contraire. Au pays de la misère, un sourire, un parfum, une fleur vous fait comprendre pour un instant pourquoi la vie est un cadeau. Un séjour ici enseigne à n'importe qui comment apprécier la vie. Saisir les petites joies au milieu de tout le reste, comme le sourire de Nicolas les yeux endormis durant le trajet d'un bus auquel on jurerais avoir enlevé la suspension. Trois jeunes femmes partagent un petit banc. Un pied nu dans des sandalles fines, les ongles d'orteils maquillés de rouge. Mon écriture ressemble, à cause de la route bosselée, à celle de Gandhi rencontré à sa résidence de Mumbai. «Be truthful, gentle and fearless» - M H Gandhi Le paysage vert se dévoile sous le soleil rose. Il se lève lentement sur une petite étendue d'eau. À ma gauche les rizières dessinent de petits carrés bien ordonnés. Dans le petit village où nous arrivons, un tambour et une trompette rassemblent les gens curieux qui s'attroupent. Deux singes courent sur le rampard devant les grands palmiers verts dressés fièrement le long de la route. La froideur de la campagne appaise mes narines habitués à l'odeur de la ville : un mélange de gazoline et d'urine. Les ruines de Hampi bordent maintenant notre chemin qui s'arrête dans un petit village paisible. HAMPI La journée débute. Un rayon de soleil s'approche de mes orteils posées sur le sol encore froid de la nuit. Sur le seuil de ma chambre je salue un homme dans la maison d'en face qui déguste un thé dans une petite tasse blanche. Sur le toit un singe déambule, s'accroche à un fil et se laisse descendre jusqu'à la poubelle où il ne trouve qu'un sac vide. Il repard avant que Nicolas ne le photographie. Dans ce lieu touristique, je n'aime que les levers du soleil. Cet instant éphémère comme les dessins appliqués devant les maisons à l'aube qui s'effacent sous les pas de ceux qui ne les voient pas ou les piétinent. Ici, la beauté du paysage semble s'affaiblir avec tous ces regards vides. Les petites rues mignones sont bordée de marchands vendant à peu près tous les même souvenirs colorés. Je suis prise d'envie d'acheter, peu importe quoi. Je cherche. Un pantalon, une robe, un bracelet. Au loin, sur de grosses roches de la taille d'une maison, Des singes s'attardent, sautillent, se cherchent des tiques. Un lieu pour prendre : des souvenirs, des tours, des photos, des repas copieux, l'argent des touristes. Il n'y a pas de mal. Le tourisme est une business. Je n'avais jamais vu mes voyages selon cette perspective. Comme je n'ai jamais voulu regarder la vie de cette façon. Comme une business. Comment en sommes-nous arrivés là? Peut-être sommes-nous encore des animaux en quête de survie. La chasse pour se nourrir s'est transformée en business. Il m'est difficile d'accepter d'être comme un animal. À quoi servent les religions? Calmer les esprits inquiets qui questionnenet leur existences? HAMPI Après deux heures à se contredire et à essayer de retrouver le chemin du temple on en vient à cette conclusion : à deux, on trouve plus facilement. Les pierres froides refroidissent mon corps chaud d'avoir marché sous le soleil de midi. Tout autour de moi, de nombreuses sculptures ornent les piliers de pierres qui soutiennent le temple. Dragons, singes et ornements floraux splendides se fondent au milieu de toutes les représentations religieuses. J'observe les vestiges gradioses des ruines qui m'entourent. Que restera-il de notre civilisation dans des miliers d'années? HAMPI Je prête mon cahier de dessin et un pinceau à un petit garçon qui s'approche, curieux. Un instant, il s'arrête de vendre ses petits guides touristiques pour appliquer doucement des couleurs vives sur une page. Il sourit. Chez moi, j'invite les adultes à peindre parce que ça leur manque. Ici, ça manque aux enfants. Faire de l'art, c'est prendre le temps d'exprimer ce qu'on resent. Depuis cinq minutes le petit garçon pose les couleurs tranquilement, une grande pile de petits guides dans sa main gauche. Il les dépose maintenant sur la table pour continuer la peinture. Les enfants ne devraient pas travailler toute la journée, comme les adultes devraient rester eux-aussi des enfants, au moins quelques instants dans chaque journée. Près de moi, il y a aussi Nicolas qui s'est mis à dessiner une belle moto rouge. Elle brille dans le soleil chaud qui fait fuir les gens vers l'ombre commme les coquerelles rampent vers l'obscurité quand une main tourne l'interrupteur d'une lumière. Le soleil réfléchit sur toutes les matières reluisantes. La chaleur, vers midi, devient presque insoutenable. Au soleil, à l'ombre, le vent est sec. Le vent fait un petit bruit sourd dans mes oreilles. Les motos et les arbres font des ombres par terre. TRAJET DE BUS ENTRE HAMPI ET MYSORE Le cahos, c'est maintenant. J'ai besoin de l'écrire pour arrêter d'y penser. Il est minuit. Un néon clignotte à l'arrêt d'autobus. Un bébé hurle. Un homme, aussi. puis une femme. La fenêtre d'en arrière s'ouvre. Un homme renifle le fons de ses poumons puis crache. L'autobus repart MYSORE Nous avons un peu marché aujourdhui, fatigués de la nuit passé. La ville est propre, un grand parc verdoyant et fleuri fait face à notre hotel. Il est toutefois impossible d'y entrer. Ce doit être la raison de sa beauté. En face, un autre parc est ouvert au public, mais le vert a bruni et la fraicheur de l'herbe troqué son odeur pour celle de l'urine. Nous nous asseyons un instant pour être rapellés rapidement que la tranquilité ici se paie. Une pette fille sale, les yeux trop sévère pour habiter le visage d'une enfant, nous implore de lui acheter un paquet de popcorn. Devant moi un arbre énorme dévoile des fleurs roses qui me sont inconnues. Je regarde la petite fille qui, comme de nombreuses autres, exécute des gestes pour me signifier sa pauvreté, sa faim, son ventre vide : une main ouverte, des doigts réunis qui s'approchent d'une bouche, une main posée sur un abdomen creu. Je lui souris, mais elle ne connais pas la valeur d'un sourire. Elle a faim. Elle a peur. Deux jeunes hommes s'approchent, lui crient quelques mots et lui tirent les cheveux. Nous nous éloignons. Dans le petit café où nous sommes maintenant assis, une dizaine de personnes sirottent un liquide jaune vif dans des petits verres. Une femme nous informe de la composition du brevage : lait et amandes. Une publicité affiche une jeune femme et son slogan : «Good food taste better with Pepsi.» Je ne me sens plus le besoin de changer le monde. MYSORE Chaque désir se paie. Un vendeur de fleurs étale des coliers de jasmin oranger dans un panier installé sur son vélo. La femme assise à mes côtés dans le bus a attaché les mêmes petites fleurs, blanches cette fois, dans sa chevelure noire. À l'avant du véhicule, au dessus du pare-brise, une guirlande de fleurs jaunes se balance dans le mouvement saccadé de la carcasse de métal. Les beautés éphémères se succèdent. Ce qui me fascine, c'est l'énergie utilisée pour créer ces petites beautés qui meurent chaque jour, comme cette dame qui remplace les fleurs sur un temple minuscule chaque matin. Nous sommes au temps de la saison des papayes. La colline que le bus ascentionne est fleuri. Entre deux nuages de pétrole, l'air embaume la douceur de la campagne. Certains branches. Dans le temple, en haut de la colline, les fidèles entrent par dizaines. Une procession a lieu. Nicolas et moi ne voyons que l'argent qui circule. Le prête le ramasse, manipule les billets, les calculent. Pourquoi ne voyons-nous pas la beauté des pellerins venus offrir les pujas? Un moine du Tibet en exhil nous sourit et échange quelques mots avec nous. Je calme mes pensées négatives au sujet des religions. Nous descendons les marches : milles marches que les pellerins ascentionnent avant de se recueillir au temple. Un homme allume une petite bougie au centre d'une marche en pierre. Plus loin, une jeunne femme ascentionne les pierres une à une, marquant chacunes d'un petit rond de poudre jaune. MYSORE Il y a toutes sortes de personnes comme il y a toute sorte d'animaux. Dans la garre d'autobus, un homme dort couché par terre, recouvert d'un tissus salit par le sol. Peut-être que les saris colorés servent à créer un peu de gaieté dans ce monde gris, tout comme la splendeur des divinités hindous doit servir à inspirer un peu de joie dans les difficultés quotidiennes. Ce qui me facine, c'est la curiosité des gens, leur sens de l'humour, leur bonté malgré la souffrance présente partout. La télé crache une musique forte et cacophonique que je remarque à peine. Mes Oreilles sont devenues des filtres ultrapuissants qui bloquent toute la pollution sonore. Des cris, des klaxons, des moteurs, des pas. Je ferme les yeux un instant pour écouter ce que mon corps s'efforce à atténuer chaque jour. Il y a les bruits qui sont tout près : la télé, le bus, des paroles dans une langue qui m'est incomprehensible. Près de la garre retentissent des sifflets, des appels au depart, des bus. Et au loin, la ville qui ne s'éteint jamais, où les coupures d'électricité font place aux bruyantes génératrices. Plus les jours passent, plus j'oublie comme la ville est peuplée. Pourtant elle déborde des hommes qui la consomment rapidement, pareille à un fruit qui se recouvre de plus en plus de petites mouches à mesure qu'il moisit. MYSORE Dans un petit café de confiseries indiennes recommandé dans notre guide touristique, le Tiffany's Bombay, nous commandons le spécial suggéré dans le bouquin, le «Mysore Pak». À côté, les hommes magent un repas copieux. Nous avons peur de nous retrouver avec le même plat. Nous nous informons : notre commande est bel et bien sucrée. J'imagine une belle petite boîte dorée, remplie légèrement d'un petit assortiment de friandises colorées. Puis, tout à coup nous imaginons une énorme boîte à buffet, trop grande pour nos appétits reputs, mais nos papilles curieuses. Le serveur s'approche et dépose au centre de la table un petit bol en stainless steel remplit d'une substance dorée, semblable à un pudding granuleux. Délicieux. De la farine mélangée à du ghee et du sucre. Avant notre départ, je vais à la toilette. Je change mon pantalon court pour un jean et au moment où je m'accroupie pour pisser j'apperçoit tout en haut, dans la minuscule fenêtre sombre, un visage qui m'épie. Je sursaute et crie de surprise. Mon étonnement a surement du effrayer l'homme qui a aussitôt tombé et disparut de ma vue. KERALA Enfin posés d'un nouveau trajet de bus long de toute une nuit. Une chanbre d'hotel propre, des vêtement propres. Le calme. Une douce lumière pénètre par la fenêtre entrouverte. L'eau ruiselle dans la salle de bain minuscule couverte de carreaux blancs. Nicolas prend une douche. Au dessus du lit, une déesse à six bras, une cithare à la main, veille sur nous. Elle est peinte sur une petite carte coincée sur le mur beige. Dans l'embrassure de la fenêtre danse une fleur rose baignée de soleil. Près du lit sur lequel je me repose, il n'y a qu'un bureau de bois ainsi qu'une chaise modeste. J'y ai posé mon carnet et mon aquarelle. Un voyage apporte inévitablement un changement. Je voyage pour accélérer en moi ces changements que je souhaite qui, dans mon quotidien, refusent de naître. Aujourdhui j'étais contrariée. Maintenant je suis confuse. Il semble que le présent n'existe plus, qu'il n'y ait qu'une histoire ancienne qui s'efforce de survivre dans mon quotidien, mais qui ne m'intéresse plus. Tout ce que j'ai fait, connu, construit, créé, tout ce que j'ai, je n'en veux plus. Rien n'importe sauf le fait lui même qui me tracasse. Je n'ai plus envie de ne convaincre personne de rien. Pas même moi même. Je n'ai même plus envie de parler. Seulement dessiner et peindre. Peut-être est-ce pour ça que j'ai attendu si longtemps avant de m'y mettre. Je savais que je ne voudrais plus vivre avec les autres. Je savais que je disparaîtrait dans mes dessins. Que je n'aurais plus rien d'autre à dire que ce que mes yeux voient. Peut-être ainsi je trouve un langage qui me ressemble. Plus j'y investit tout mon être, plus je risque de tout perdre. C'est le plus frustrant de la vie : il n'y a rien à y perdre ni rien à y gagner. MUNNAR Un soleil se lève sur les plantations de thé. L'air est froid dans la montagne à 2000 m d'altitude. Ces jours-ci j'apprend à vivre l'éphémère. Rien ne semble perdurer dans ce pays. Nous embarquons dans le mauvais bus. Il me semble que plus rien ne me dérange. Je laisse de plus en plus la vie me porter où elle veut. Dans mes dessins, plus j'apprends à controller les lignes et les formes, plus il m'est possible de laisser aller. J'appprends à trouver la paix et à ressentir l'éphémère, c'est à dire le présent et la vie. Une vieille dame s'approche et me demande à manger. Ses yeux sourient. Son nez est percé de deux larges fleurs dorées. Quelqu'un lui offre du pain et elle repart. Peut importe la vie vécue, l'endroit où on se trouve, la liberté est là, tout près. L'apprentissage par les expériences sert cela : choisir l'amour à chaque instant. Il n'est pas nécéssaire de souffir ou de vivre des difficultées pour cela, mais parfois ce sont ces obstacles qui illuminent les yeux. Je souhaite dans mon quotidien ressentir la vie et inspirer les gens à ça. Parfois j'ai peur. Peur de perdre ce que j'ai déjà, ce que j'étais. C'est cette peur de disparaître qui m'attache au passé et m'empêche de réaliser mes rêves. C'est la peur de la mort qui m'empêche d'être vivante. Le moteur du bus sent le chauffé. L'air est frais. Il y a de la brume. Nous venons de quitter le Kérala pour entrer dans le Tamil Nadou. La brume voyage à vue d'œil. Les plantations de thé sont enchanteresses. Un chef d'oeuvre, une symphonie visuelle. Ça fait partie des belles choses que j'ai vu dans ma vie. PONDICHÉRI Ashram Sri Aurobindo. Pondichéri. La journée débute lentement, au soleil levant sur la mer. La vie nous invite dans un jardin serain, luxuriant d'herbe, de fleurs et d'arbres magnifiques. Notre arrivée ici s'est passée de façon assez particulière. Enfin, nous n'en comprenons rien. nous sommes arrrivés après un trajet de train et de bus assez pénible. D'autant plus que j'étais malade d'une indigestion. Mon corps s'est mis à tout sortir, par tous les trous possibles. Avant de s"y installer nous avons choisit de partir. J'ai récupéré notre argent en l'arrachant des mains du préposé qui ne voulait rien entendre de notre départ. Finalement à bout de nerfs, je ne sais pas ce qui nous a ramenés ici, mais à notre retour, nous y avons trouvé une place. Deux jours, peut-être plus. J'ai réalisé ce matin, combien la vie est fragile. Combien la santé est fragile. C'est cette fragilité même qui la rend magnifique. Pourtant, on en a peur. Cette peur nous fait courir dans tous les sens. Comme un nid de fourmis jetté dans un feu. Il est facile de faire preuve de toutes les qualités humaines dans un lieux serain et paisible où tout le monde est daccord. Le véritable défi humain est d'aimer et d'apprécier la différence. Je comprends pourquoi il y a les religions. Dans la terreur, la violence et la peur, les règles sont nécéssaires. C'est par la discipline, le yoga, la méditation que je trouve des réponses et calme mon esprit. C'est ainsi que j'arrive à la non violence. Parfois j'échoue. Je me surprend de la violence qui sort de moi dans des moments difficile. Par la fenêtre du restaurant la mer ne se termine ni se commence. Il n'y a qu'une ligne, aussi droite qu'une règle, qui divise le ciel de l'eau en deux teintes de bleu grisatre. La patience et le laissser aller exige notre attention. Les corbeaux s'accrochent sur les barreaux de la fenêtre comme des notes sur une partition de musique. Ce que je retient : JE SUIS LE SEUL MAÎTRE DE MA DESTINÉE. Le plus précieux de la vie est accessible à tout le monde. +++ Les gens ont tant besoin d'attention et de soutient moral que l'attention portée à la fabrication des produits de consommation de masse leur semble un geste destiné personnellement. VARANASI Un rayon de soleil dessine une ligne orangée sur la table du restaurant. Nicolas attrape une guitare et remplit de douceur l'air frais du matin. Deux tasses de café vides. Les yeux boursoufflés, l'âme endormie, nous avançons vers le fleuve de la ville sacrée. Je croise le regard d'une enfant à peine sortie d'un songe. Elle s'apporche. Fulmani vend des cartes postales et des bindis. Ses yeux fermés imaginent un univers de couleurs, de gâteaux et d'une petite maison bleue où sa mère lui sourit et caresse ses longs cheveux noirs comme la couleur du Gange le soir. Ses yeux ouverts regardent indifférents la réalité sale et grise. Une réalité remplie de couleurs ternies, fanées. Usées par le temps et la foule toujours grouillante du quai qui lui sert de maison. Sa maman, elle la dessine dans mon cahier parce que je lui demande, mais elle n'a pas de visage. Elle est la lune, la lueur d'une chandelle, la chaleur d'une flamme qui réchauffe la nuit. Une enfant qui a les mains jamais propres, même lavées avec l'eau d'un fleuve qui ne respire plus. Autour d'elle les autres discutent sans émotion, sans rage, sans peur ni déception. Une famille calme avec qui elle partage une maison dont le paysage toujours changeant reste le même : un flot d'étrangers venu troquer leurs revenus contre quelques souvenirs. Des assiettes de riz contre des bibelos. L'essentiel contre l'inutile. Une centaine de gens, vieux et jeunes, s'installent en file pour quelques grains de riz lancés dans leurs assiettes. Un aveugle avance avec une canne blanche. Ou simplement un homme avec une bonne idée pour quelques pièces. En ce lieu, on demande. La seule façon de vraiment rencontrer quelqu'un, c'est de donner. Comme partout ailleurs, mais ici ce n'est pas hypocrite. La meilleure façon de vivre, c'est de donner ce qu'on est. J'ai choisis de donner mes gestes, mes observations. Quand je dessine, on ne me demande rien. Quand je dessine, je trouve ma place qu milieu des gens, ma solitude dans le chaos de la vie. (...) |