5 juin 2008 Depuis à peu près un mois, j'veux plus rien savoir de personne. Les bobos, les tracas, les potins, gardez ça pour vous, ou allez vous inscrire à un show de télé réalité. Laissez-moi tranquille dans ma misère, pis arragez-vous avec la vôtre. Ce soir, mon bonheur d'antan, celui de savourer chaque petites parcelles de vie, ce désir de scruter la fourmilière géante m'est revenu. Je n'ai pas de télé. Je ne lis pas les journaux, sauf pour y regarder la pub en diagonale. De toute façon, c'est rendu ça qui dicte le contenu. Publicités de condos à vendre : cahier habitation. Publicités déco et mode : cahier actuel. Je me tiens au courant de l'actualité québécoise et internationale en écoutant les feuilletons des files d'attentes. Au bout de la longue queue de la SAQ, coin St-Denis et Duluth, là où il y a tous les restos apportez son vin, une grosse fille raconte à sa chum : «Quand j'me fache après quelqu'un, j'le delete sur mon Facebook. Hop! Delete! T'existe pu!» La fille me regarde et rit. Solution moderne et virtuelle aux problèmes dans les relations : DELETE. Si ça fonctionnait dans la réalité, il n'y aurait instantanément plus personne sur terre. Hop! Delete! Derrière moi, une conversation juteuse digne d'une émission américaine. J'entends : «yé marié». Un délire féminin de papotis s'en suit, semblable à ce qu'on entends quand un bébé est dans une pièce. Son chum est marié avec une brésilienne, qui sait qu'il couche avec une autre femme, pis c'est correct. Tout le monde s'entend, mais là ya des sentiments, ils ont peur, tout va chavirer, le sexe s'ra pu bon, ils savent pu quoi faire. Ah mon dieu. Le drame. Je suis heureuse. Enfin, je me retrouve dans une journée où les discussions des autres me font sourire en coin, même si elles me font sentir différente. Enfin, j'ai envie d'écouter et j'ai décidé de me forcer un peu pour partager ce que j'apprends dans ce monde coloré, où j'ai échoué il y a presque 29 ans. Merci maman. 4 juin 2008 Au café les copains d'abord, où j'ai voulu commencer ma journée avec un café au lait, plutôt qu'une enguelade précipitée sur mon incapacité à arriver à l'heure. Ouais, c'est pas mon point fort la ponctualité. C'est que j'ai toujours envie de tout faire et de tout voir. La discipline me demande un effort constant. Merde, c'est pas possible de tout faire parfaitement, mais moi j'essaie encore. Et j'accepte tout les blâmes de l'humanité entière parce que je voudrais donc être parfaite. Parfaite comme j'imagine que je pourrais être. Il est temps que j'arrête ça. Que je sois juste moi même : une Sherlock Holmes à la recherche du coupable pour avoir mis l'amour sur terre dans un contexte horriblement violent et malicieux. Dès que je veux quelque chose trop vite, je m'enroule la corde au cou et je me pends tout doucement, la tension juste assez serrée pour manquer d'air un peu et mourrir lentement. J'PEUX PAS RESPIRER À ESSAYER D'ALLER VITE DE MÊME. Dans le monde des hommes, est-ce un crime d'être belle? Ça le devient si on ne sait pas se défendre. J'ai observé une plante magnifique. Ses fleurs colorées sont hissées au bout de longues tiges recouvertes de grandes épines. Si vous ne protègez pas votre vulnarébilité, on vous l'arrache d'une blessure si souffrante que vous ne vous souviendrez plus de qui vous êtes. Tout ceux qui l'ont perdu voudront vous l'enlever aussi. À ma droite, m'accompagnent toute une panoplie d'hommes connus. Des chanteurs pour la pluspart, dont Ferland et Desjardin. Des hommes qui sont aussi des femmes, pour reconnaître leur sensibilité et leur souplesse dans la création. Pourrai-je aussi être un homme et reconnaître la force, la rigeur et la discipline en moi? Je marche. Au parc, une pluie de samarres danse autour d'un vieil homme qui s'éloigne au loin. Félix Leclerc, silencieux, debout, solide et massif me regarde du haut de sa stature. C'est ici que je viens puiser ma force quand je me sens abatue et vulnérable. C'est le plus beau moment, celui où je suis vraiment belle. Le moment où je voudrais me cacher avant qu'on m'attaque. Ce géant de bronze scrute mes actions. Comment se sortira-t-elle de ce trou où elle est tombée? Je pleure et je crée. J'avance encore un peu. Suis-je vraiment tombée dans ce trou, où y suis-je allée pour voir ce qu'il y a dans le noir? +++ 3 juin 2008 Il y a une semaine, j'ai planté des samarres ramassées au parc Lafontaine. Je les ai enfoncé dans la terre humide, dans six petits pots de terre cuite sur mon balcon. Je voulais vérifier si la nature fonctionne vraiment. Chaque jour, j'ai vérifié les pots, arrosé et pris soin de ces arbres qui allaient bientôt devenir grands et forts. Après une semaine, toujours rien. Je me suis mise à douter. Pourtant, une dame m'a bien confirmé, dans une file d'attente à l'écocentre «tu les mets dans la terre et tu verras, ça pousse comme de la mauvaise herbes ces choses là.» Aujourdhui, j'en ai déterré une. J'étais trop impatiente et pas assez confiante. À un pouce de la surface, sous la terre, la samarre a germé. Une toute petite tige, minuscule, pas plus grande qu'un ou deux milimètres fraie tranquilement son chemin sous la terre. Déjà, ce qui n'était qu'une simple samarre parmis des centaines d'autres tombées au sol, commence à devenir ce qu'elle est déjà : un arbre immense, solide, avec des racines fortes et des feuilles d'un vert d'une tendresse absolue. Je l'ai remise sous la terre. J'en prendrai soin tous les jours. +++ 20 mai 2008 Je pleure ENCORE parce que je passe ma vie devant un ordinateur à faire la graphiste-secrétaire quand j'ai envie de peindre. JE SUIS ÉCŒURÉE BEN RAIDE. Dans la fenêtre, j'apperçois ma réflection. JE SUIS BELLE. Qu'est-ce que je fais là, à perdre mon temps pour quelques dollars que je vais dépenser pour me changer les idées? JE SUIS GÉNIALE. Je suis née avec du talent. Ça veut dire qu'il faut que je travaille pour le partager aux autres. Tous le monde est génial aussi, mais pas tout le monde veut travailler pour le partager. Je sors dans le jardin du balcon, où j'ai posé trois sages qui demeurent immobiles. Un paysan qui représente le travail dans la patience et le détachement. Boudha en lotus qui incarne l'immobilité et l'écoute du soi intérieur. Le gros boudha rieur qui fait de la vie une joie dans le plaisir de vivre et de ne pas se prendre au sérieux. L'arbre à ma gauche d'un vert flamboyant semble allumé par le soleil. Le printemps. Ça pousse autour, ça pousse en moi. Je ne peux pas faire semblant quand je fais ce que j'aime. Imaginez une fleur qui cache ses couleurs quand elle fleurit. Quelle tristesse. Un ami m'a dit : «Sois géniale sans t'excuser et accepte la responsabilité de qui tu es». Mon amoureux m'a dit : «Aujourdhui, joue à être qui tu voudrais être». +++ 15 mai 2008 Quand je regarde la réalité en face, c'est un milion d'obstacles que je vois et j'ai fichtrement peur. Je voudrais me sauver rapidement. Déguerpir au plus vite de cet endroit, où il semble y avoir plus de haine que d'amour. Pourtant, dans mon visage, ça ne doit pas transparaître, tous ceux que je croise me sourient au passage. Est-ce le vin qui m'étoudit ainsi, où celui qui me réclamme soudainement 500$ pour payer l'hydro parce qu'il est maintenant lui aussi dans une situation précaire d'artiste. Il fait des films. Je peinds. Est-ce moi qui l'a ammené là, de peur qu'il ne m'encadre un certificat d'assurance vie au milieu du salon? C'est quand même fort, on arrive à vous vendre une assurance pour quelque chose d'inévitable, de vous faire payer toute votre vie parce que vous aller mourrir. On arrive même à vous faire croire que c'est pour votre bien, pour vous aider, pour vous sécuriser. La vérité? J'ai jamais vraiment voulu d'un salon. Ni d'une maison. Ni d'une sécurité. Tout ce que je veux, c'est être moi-même. Les reste, c'est l'fun, mais c'est secondaire. Je sors marcher sous la pluie. Me changer les idées, arrêter de penser. Arrêter de boire. Mes yeux pleurent soudainement eux aussi, comme pour me rappeller que je fais partie du monde. J'ai acheté des oignons à la fruiterie du coin. Dans la devanture, on a tapissé des photos de voleurs pris la main dans le sac d'épicerie. J'aimerais y mettre la photo du propriétaire, sous le mot RECHERCHÉ inscrit dans une typographie western. Trop cher vos oignons! +++ 9 mai 2008 J'arrive du théatre prospero sur la rue Ontario. Écouter les mots de quelqu'un d'autre, mis en scène et crachés par des comédiens, me donne l'urgence d'écrire. Pour me connaître. Pour écouter ma tête, mon coeur, mes incrusions dans le mystère. Je regarde l'intérieur des commerces qui séparent le théatre et ma prochaine destination. Au travers des vitrines, des gens normaux, dans des activités normales. Ils ressemblent aux manequins de plastique figés dans des poses esthétiques. Un libraire perdu au milieu des mots. Est-ce qu'il écrit? Comment trouver sa voix au milieu de toutes celles qui s'imposent? Une jeune femme, trop maquillée, attends seule un client derrière le comptoir du dépaneur. Un couple, au restaurant, perdu dans le silence de la parure. Un silence qui ne dit plus rien que ce qui s'entende déjà, que ce qui a déjà été dit. La femme m'apperçoit. Une intrusion nouvelle qu'elle s'empresse de faire disparaître en regardant ailleurs. Je détourne aussi le regard. Je fais semblant de chercher quelqu'un, quelque chose. Un arrêt d'autobus. Je m'assoie là pour faire partie du monde. Pas pour attendre l'autobus, mais pour faire comme si j'attendais quelque chose de la vie, moi aussi. Qu'est-ce que je fais si l'autobus arrive? Au travers de la vitre, la rue est claire, malgré la nuit qui est tombée. Panneau lumineux du pawn shop, néons du bureau de change, publicité illuminée placardée sur l'abri d'autobus. Faire partie du monde, être comme tout le monde, ça m'est difficile. Personne ne ressemble à personne. Tout le monde voudrait être comme tout le monde, mais tout le monde, c'est qui? On dirait que personne ne s'est jamais posé la question. Être en vie c'est ça : se poser des questions. Pas pour trouver des réponses, pour trouver les bonnes questions. Parce que dans une bonne question se trouve la réponse. Quelqu'un s'approche. Me demande ce que je fais là. +++ 6 mai 2008 L'atelier est vide. Pourtant, il est rempli de bric à brac, de matériel, de dessins. Je partage cet espace avec cinq autres artistes pour que ça ne me coûte pas trop cher. Il est tôt. Je suis seule. L'être humain rêve. Il est capable de tout, mais est souvent trop entêté et paresseux pour le réaliser. C'est trop d'efforts. Voyons voir jusqu'où je peux aller. Je dois dire que je me sens confuse, comme s'il y avait un flou en avant et en arrière de moi. Ma vie ces jours-ci se résume à un grand ménage de printemps, où finalement j'aurais tout jetté sauf un lit — dormir, quelle merveille —, un blue jean et un t-shirt, quelques pinceaux, des couleurs et un crayon pour écrire. «Vas-y» que le diable me souffle à l'oreille. «Fais-le. Réalise-le ton rêve avec lequel tu m'emerdes depuis que t'es née.» Le plus dur, c'est certainement pas de se faire chier par un patron de neuf à cinq. La merde, ça s'endure, en autant qu'on y soit habitué. Dans un horaire fixe. J'ai du travail à faire. Moi qui croyais que le plus dur était de m'y mettre. Étape un : Identifier le rêve. Étape deux : s'y mettre. Étape trois : continuer. «Même si tout converge pour te faire demi-tour, CONTINUE.» Là, le bon Dieu vient t'aider, maintenant que t'a fait fuir le diable. Il devient ton coach personnel. 1, 2, 3, 4. Le diable est à côté. Il attend que tu t'écrases pour acheter ton âme à rabais. JAMAIS. 1, 2, 3, 4. Pour réussir quoi que ce soit, il faut s'attaquer à ce qui fait peur. Dans l'écriture, ce qui me fait peur, c'est de trouver une histoire. Choisir un sujet. L'assumer, le défendre. L'enfance. Je croyais que le bonheur, c'était d'être une enfant toute ma vie. De cette façon, je n'accomplirai rien et serai un fardeau pour les autres. J'aurai rien donné toute ma vie, j'aurai pris. Même quand j'aurai pensé donner, j'aurai pris. Les adultes, ça m'a toujours semblé pire. Ils calculent, répètent, produisent. Est-ce possible d'être les deux à la fois? Ne garder que le meilleur des deux mondes. La force et la sagesse de l'adulte et l'innocence et la candeur de l'enfant? +++ 4 mai 2008 Pour écrire quelque chose de bon, il faut avoir un manque. Si la vie était juste belle, y aurait rien de nouveau à créer, rien à changer, on serait heureux, c'est tout. Arrête de me faire chier que la vie te barre la route, c'est cette même barrière qui créera ta gloire, si seulement tu peux arrêter de chialer et sauter par dessus. Plus la barrière est haute, plus tu peux te hisser au dessus d'elle. GRIMPE. Quand tu seras rendu où tu veux aller, tu sauras, les autres te regarderons pour y arriver eux aussi. La meilleure façon d'arriver au succès est d'abandonner tout ce qui n'est pas toi, d'être à l'écoute de tout et surtout de ce que tu ne veux pas écouter. +++ 3 mai 2008 Ce soir ce sera la fin de la saison pour les Canadiens de Montréal. Une dame transporte un contenant de plastique rempli de salade de choux. Dans les mains d'une petite fille descent et remonte un yoyo, comme les émotions que s'apprêtent à vivre les hommes derrière le bar du Verre stérilisé, coin Rachel et St-Hubert. +++ 2 mai 2008 Est-ce que j'aurais accepté de venir au monde, si on m'avait vendu la vie comme on vend une assurance? +++ 1er mai 2008 Je vis dans une société qui donne à ceux qui en font partie, cinq cent dollars par mois au minimum, en ne faisant absolument rien. C'est possible d'avoir un chèque mensuellement en échange de quelques formulaires remplis et de quelques cases cochées par une fonctionnaire, le cul trop grand pour sa chaise ergonomique. Je suis au centre d'emploi du plateau Mont-Royal. J'écoute une session d'information parce que je suis une artiste et je suis insécure face à mon avenir. Pas celui de demain matin, celui qui aura lieu dans six mois. Je pense à un Indien rencontré lors de mon dernier voyage, qui ne sait jamais comment il fera pour manger le lendemain. Je cours après l'argent. Je sais pas trop pourquoi. Pour faire comme tout le monde. Pour ne pas m'ennuyer dans le bonheur. J'expérimente. Comme les quarantes autres jeunes enthousiastes qui m'entourent, je suis ici pour de l'argent. Dans le formulaire ce sera écrit : Je souhaire réaliser un projet, m'accomplir, blablabli blabla bla. La vérité : je suis ici pour le CASH. La société se remplit de travailleurs autonomes. À Mumbai, une dame faisant partie d'un bidonville subventionné par le Canada, a reçu un prêt pour acheter un sac de peanut, du charbon et une soucoupe de métal. Elle revendait les arachides grillées dans la rue pour un profit de vingt-cinq sous par jour. Au fond de la salle un jeune homme arrogant cherche le trouble. Il essait de donner tors à l'agente du gouvernement au profit d'avoir raison. Le réel problème des artistes, ce n'est pas l'argent, c'est de faire partie de la société. Quelqu'un demande ce qui se produit si on fait des profits. «c'est très rare.» La salle où je me suis assise est grise, recouverte de tapis gris. Formelle, propre, aseptisée. Formulaire CP12. Une grosse femme aux couleurs agencées avec les murs explique les espaces à remplir en pointant la projection à l'aide d'une longue baguette de métal. Les programmes gouvernementaux sont tellement organisés que ça en devient mêlant. Il est nécessaire pour s'y retrouver, de suivre une session de formation de trois heures. Depuis que je suis revenue d'Inde, j'ai peine à voir la beauté. La meilleure façon d'aimer tout le monde, même les plus cons, c'est de les observer de loin, comme un scientifique qui scrute au travers d'un microscope les moindres gestes de ses créatures, bactéries, monstres ou autres. Qu'y a-t-il de beau dans cette salle? Les rêves de chaque personne. Le gars du fond, celui qui ralentit la session d'information, rêve d'être une vedette de hip hop. La fille sur le BS assise en avant, vêtue d'un chantail rayé comme les bareaux d'une prison, rêve d'exporter à Paris les robes colorées qu'elle cout dans son demi-sous-sol. La fille à côté de moi, qui fait danser sa chaise avec ses fesses, rêve de pirouettes sur une scène de la Place des arts. Un gars, un peu plus loin, me tends sa carte d'afaire : Auteur, Compositeur, Interprête. Ce que j'y lis : Chômeur, Célibataire, Rêveur. Et celle là, la fille les cheveux tout mêlés, avec de grands yeux noirs, de quoi rêve-t-elle? Dessiner. Peindre. Écrire. Je repars à la fin de la représentation gratuite. Je laisse le formulaire derrière. En sortant, je remarque des reproductions de Gaughin qui recouvrent les quatre murs gris. +++ |