6
août 2005
Je
marche. Je suis enfin seule. Tranquillement, j'avance et plus je
m'enfonce dans la médina, plus je découvre un univers
bleu. Tout autour de moi est bleu. Je respire, je regarde. Chefchaouen.
La ville bleue. Il me semble que cette ville est irréelle.
Je me sens pressée par l'envie urgente de découvrir
tout de cet endroit. Il m'inspire. Je commence à prendre
des photos. J'ai envie de dessiner, mais je n'arrive pas à
m'arrêter quelque part.
En
tournant dans une ruelle, j'aperçois une image qui m'enivre.
Une femme âgée, la tête recouverte d'un foulard,
est assise dans un portique entièrement peint en bleu. La
dame, installée au fond de l'espace, est visible bien au
centre de celui-ci. Vers la droite, une lumière douce bleuâtre
dessine les contours de ce personnage. Je me sens obligée
de photographier cette vision magnifique. Lentement, je tourne autour
d'une proie qui observe, craintive, mes moindres gestes.
Après
une attente meublée de pensées contrariantes, je m'approprie
cette image qui m'obsède. La femme objecte et refuse clairement
mon geste d'une série de cris qui me boulverse. Non
loin de là, une petite fille me regarde. Elle rit. Cela me
réconforte un peu, puis je m'éloigne, honteuse. Je
marche rapidement, je suis prise par l'envie de me cacher. Je ne
comprends pas mon geste.
Je
continue mon trajet, au hasard. Un homme me salue, puis, mécontent
de mon silence, me reproche mon amertume. Je n'ai simplement pas
eu envie de lui parler.
Inconfortable,
je m'éloigne de ces ruelles. Je m'installe loin des gens,
dans une tour élevée, et j'observe ma situation. Je
suis mécontente. Le projet pour lequel je suis venue ici
m'exaspère. Les gens m'énervent. À chaque nouvelle
rencontre, on me quémande une opinion sur ce pays et sur
ceux qui le peuplent. Je ne veux pas en donner une.
Depuis
mon arrivée, je m'efforce de ne pas juger les différences.
Je sais que je n'y arrive pas. Je lutte constamment. Contre les
hommes, contre la religion, contre les coutumes, contre les valeurs
et surtout contre moi-même.
Je
n'ai plus envie de rencontres. Il y a dans les gens une bonté
hypocrite. Ici et ailleurs. Plus j'essaie de comprendre l'humanité,
plus je me déteste. Je sais que je juge constamment. Je me
sens incapable de faire autrement et cela m'attriste énormément.
Partout il y a cette méchanceté, cet égoïsme
; je la retrouve en moi. J'ai
envie de mourir. Mourir de ce pays, mourir de cet instant, mourir
de ce moi et de ce monde qui me dégoûte. Je pleure.
Demain
je le trouverai beau. Dans quelques heures, je me réconcilierai
avec lui, au moment où le soleil couchant révélera
les couleurs et les contrastes. Je regarderai les images, les personnes,
leur univers et leurs ombres. Libre de mes pensées et de
mes émotions, épuisée de cette bataille que
je me livre, j'observerai tranquillement de quelle façon
elles rehaussent la beauté.
Au
lendemain de cet épisode, j'invite une nouvelle journée
où j'observe chacune de mes pensées, sans juger aucune
d'elle.
Multicolore,
je les accueille. Je prends conscience peu à peu de chacune
de ces images en moi, formées par des valeurs que j'ai choisies
et qu'on m'a imposées ou par les enseignements d'une société
qui me conditionnent. J'observe chacune de ces pensées que
j'ai réprimées ou acceptées auparavant. Libre
de leur étiquette d'approbation ou de rejet, mes pensées
volent à présent tout autour de moi, sans obstacles,
puis satisfaites elles s'éloignent.
Derrière
chez moi, au bord de la fenêtre de mon voisin, il y a un oiseau
enfermé dans une toute petite cage. Il essaie de s'envoler.
Une petite fille rêve de le libérer. Elle cherche chaque
jour une solution. Elle aime beaucoup regarder les oiseaux voler
dans le ciel. Le voisin, lui, aime écouter le chant doux
des oiseaux.
Je
les observe : la petite fille qui ne comprend pas, le voisin devenu
bourreau pour un plaisir matinal et l'oiseau.
Et
ainsi, ils deviennent des personnages. Une nouvelle histoire débute,
que je note dans un cahier bleu. |